31/05/2007

Brialy

 

            Brialy

 

 

            Ce matin, radio « Bistro » est triste.

Comme beaucoup de flâneurs endémiques ( En abrégé : fainéants ), j’ai une existence riche en rades et sottises de comptoir qualifiées dont je savoure en amateur délicat le jus acidulé. En ce moment par exemple, je sirote mon « Noir » d’une oreille faussement distraite dans un établissement à portée de faux col de la mairie de Saint Maur des Fossés.

Ce matin donc , radio « Bistro » dans son infinie sagesse éloigne sa conversation des préoccupations de mise entre coude à coude de comptoir, foot, bagnole, salopes, télé, la fille « Drucker » avec un ministre, tu penses, insécurité, chômage, chiffres bidonnés, on peut avoir des cacahouètes, madame Renée ? …Les drogués en général et le tour de France en particulier, le baratin politique « Tous des pourris, si tu regardes bien » et les impôts locaux qui les ont pas attendus pour décoller, arrête, et les vannes sur les PD, et celles sur les « Youds », et celles sur les bougnoules, te fâche pas Ahmed, c’est pour rire,  tiens, et celle sur la chatte à Ségolène, tu la connais, Ahmed, celle sur la chatte à Ségolène  ?  Il est con ç’t’arabe ! …

Bon, on se rafraîchit, on se détend.

Nombre de socio-trucs ont souligné le rôle indicateur, salvateur, rédempteur, à moteur, et ta sœur, de cette sono locale à ras des préoccupations quotidiennes. Je suis plus réservé. La connerie n’est qu’un bon indicateur de connerie et ne représente que la seule espèce de cons qui les profèrent. Cependant, il arrive quelquefois qu’un œcuménisme de propos fédère un matin les « Moulins à rata » chers à mon Chonchon en soulignant du diapason d’une brève mise en veilleuse l’émotion qui s’est éveillée au hasard d’un « Tsunami » fédérateur ou d’une disparition qui touche le corps en son entier.

            Ca te fait un peu comme une minute de silence spontanée, avec ses rots, ses pets et ses chuchotements, mais spontanée quand même, si tu vois ?

            Donc ce matin radio « Bistro » est triste comme tous les matins ou Jean Claude Brialy est mort.

            Une dame maigre en col roulé rouge laisse tomber d’une voix superbe, torréfiée aux Malboro « Rouge »

-         On l’a vu à la télé Y’a pas longtemps, pourtant.

            La patronne me sert en me guignant du coin de l’œil mais en s’adressant aux autres par politesse, avec l’espoir que je vais tout de même lâcher du fumant car elle « Sait » mon coupable passé chaud bises.

-         Il était bien, encore. On voyait pas du tout qu’il était malade. Vous le saviez, vous, qu’il était malade ?

Et avec l’autorité que confère la sagesse afférente à son rôle de maman de ce petit monde :

-         C’est toujours pareil ! Y’en a, Y se plaigne jamais ! Tu le sais même pas qu’ils sont malades ! Et puis t’en as, Y se plaignent tout le temps, et Y z’ont pas grand-chose, des fois ! …

D’un bout du cuivre ( c’est un bar en cuivre jaune, tiens ! ) à l’autre, on commente cette observation paramédicale dont on conviendra le bon sens.

            Un monsieur hors d’âge dit

-         C’est dommage. Il était bien.

La patronne, songeuse, enlève le mot de la fin.

-         C’est vrai. Moi je l’aimais bien. Il était bien cet homme-là.

 

Je n’ai pas connu Jean Claude Brialy, mais je vais dire ( Un peu ) le contraire puisqu’il ne viendra plus m’emmerder à propos du propos et que beaucoup d’autres vont rouler des mécaniques autour de la dépouille sans plus de légitimité.

D’abord, est-ce qu’on peut « Ne pas avoir connu » quelqu’un d’aussi connu ? Assurément non. Epargnons-nous la filmographie inégale et donc attachante de ce charmeur de fond dont je retiendrais paradoxalement l’improbable et loufoque prêtre de l’année sainte ou le tonton aux yeux de verre de « L’inspecteur Lavardin » plutôt que des rôles plus respectés. C’est précisément le soin méticuleux que certains donnent à avoir l’air de ne pas y attacher d’importance qui rend leur travail élégant.

« Something more extra »

Je dirais d’ailleurs que ce mec-là savait s’habiller. C’est peut être un détail pour vous, mais pour moi …

Je l’ai vu aux « Bouffes parisiens » qui est son théâtre. Je l’ai vu à « l’Orangerie » qui fut longtemps son resto de l’île Saint-Louis. Le soir, j’y dînais quelquefois. Ce n’était pas très bon, mais ce n’était pas très grave non plus. Il ne faisait que le « Jean Claude Brialy » et encore, quand il était, mais ce n’était déjà pas mal. J’aurais voulu qu’il racontât à mon usage ce que je l’ai entendu narrer ailleurs. Comme la fois ou Elisabeth Taylor et Richard Burton sont sortis ourdés à mort de son restaurant.

Je l’ai poursuivi un temps. J’avais à l’époque une « Base » informatique avec une quantité de célébrités dedans avec autant que possible leur téléphone « Perso » ( Ils en changent souvent )  Un outil de travail indispensable. Pour en accroître l’efficacité, il y avait une « Entrée » par type d’activité : chanteur, comédien, réalisateur etc.

Pour le fun et par admiration, à « Jean Claude Brialy », j’avais indiqué à côté de son nom : Homme à tout faire.

Je voulais le convaincre de raconter, non pas ses mémoires, il n’était pas assez imbécile pour faire ça ni moi pour les recevoir, mais un « Roman de peut être ou peut être pas » au gré de sa fantaisie.  Il déclinait au téléphone avec une politesse infinie qui lui ressemblait. D’autres que moi ont été plus tenaces ou plus adroits et n’ont eu qu’à s’en féliciter.

Je m’en fous. J’aurais bien voulu faire un livre avec ce mec-là. Pas pour le livre. Pour les entretiens. Pour mon kif, quoi.

Une anecdote peut être pour pouvoir prétendre à ce que j’affirmais sans vergogne plus haut, mais j’ai pour excuse que j’aurais voulu et c’est l’essentiel.

Un mien camarade et même associé magouillait à ce moment avec une vedette à moustache qui, plus tard, rencontra sans moustache la gloire avec un grand « Oire » en reprenant un vieux naveton avec tous son chœur, mais c’est pas la question. La vedette ne m’aimait pas beaucoup, mais « l’Associé », fallait se le farcir en sus, c’est la règle, et d’ailleurs, je n’en raffolais pas non plus, du splendide petit bonhomme.

Ce soir là, nous dînions en face d’« Artmédia » qui se trouvait encore à l’époque avenue George V, dans une brasserie tenu par « Emilio », un épatant vieux coco que l’on m’avait vendu comme un ancien secrétaire de Jeanne Moreau ( ? ) Notre illustre moustachu venait de commettre en tant que « Réal » un forfait cinématographique dans lequel le Brialy avait pointé le bout de son talent ( une « participation », ça s’appelle ) quasiment pour des nèfles, pour le « Chic » comme aurait dit Signoret, ce qui, on s’en doute, n’est pas si fréquent. Donc ce soir, nous dînions pour dire « Merci »

Brialy est arrivé avec son coco du moment, un « Bruno » jeune, beau, brillant et spirituel qui donnait envie de demander à ces deux-là de nous mettre un petit de côté au cas ou la science … Ca aurait dû être délicieux, ce repas, et ça l’a été.

A un moment, évoquant un fâcheux, comme on disait naguère, notre vedette a lâché sans y penser « Quel P.D, celui-là ! » Sans conséquence. Comme on dit « Quel P.D ! », quoi, d’un hétéro pur fruit, non pour souligner ses préférences mais pour marquer le mépris dans lequel on le tient, tant il est vrai qu’un tas d’hétéros se révèlent à l’usage des « Putains de pédés ! » tandis qu’on rencontre au contraire des « pédés » qui sont des « Putains de mecs ! » Si tu vois …

Brialy ne l’a pas mal pris, bien sûr. Juste il a eut un geste exquis dont je me souviens aujourd’hui en voulant croire que ce geste-là, il l’a eu pour moi, puisque je ne l’ai jamais oublié et que je dois être le seul.

Donc « Quel PD ! » Brialy monte à hauteur de son visage le couteau qui étincelait au bord de son assiette et avec un sourire malicieux se contemple dans la lame polie comme un miroir, en silence.

Un ange est passé et nous avons tous bien ri.

Plus tard, je l’ai recroisé à Ramatuelle ou ailleurs. Il fronçait le sourcil pour faire semblant de me reconnaître et j’établissais une connivence de sourires pour épater mon entourage, mais sans y croire non plus.

C’est bizarre mais il y a mille façons de mesurer sa propre mort. Ma musique à moi s’éteint doucement au rythme des gens que j’ai connu et admiré comme tout le monde et qui s’en vont en me laissant à chaque fois un peu plus moribond. Je ne parle pas ici de ceux que j’ai connu intimement, quelques uns. Ceux-là s’en vont comme s’en va la famille. C’est pas pareil.

Non, je parle des vedettes dont je ne fais pas tant de cas, vivants, mais qui m’enlèvent un morceau de vie, à chaque fois, en partant.

Gabin est parti et on me dit moins « Arrête de faire ton Gabin » Sacha Distel est parti et c’est les « Carpentier » de mon enfance ( ceux de la chanson de Benabar ) qui barrent en couille avec notre salle à manger prétentieuse et inconfortable comme elles étaient en ce temps-là pour regarder la télé. Y’avait qu’un fauteuil disponible pour quatre. Imagine la Baston. Lennon est mort. Imagine aussi, oui, bon. Harrison est mort et Richard Starkey devrait y penser. Jim Morrison, Jimmy Hendrix, T-Rex, comme disait Gainsbourg, qui est mort aussi. Et Dalida ? Et Jean Bouise, que j’adorais. Et Louis Seigner ? Et Frédéric Dard ? Et Desproges, MON Desproges … Comme dans la chanson de Renaud, qui ne va pas très bien non plus. Et Bébel en confiture de dur … et Delon encore plus amoché ?

Chaque fois. Un morceau. De moi, du passé. De MON passé. Salaud. Voleur. Quand vous serez tous partis, moi aussi.

C’est égal. Elle a raison, la dame du bistro : Il était bien, cet homme-là.

Sur le grand arbre, en face de la maison, il manque une feuille.

Encore une.

 

Pépère.

 

 

 

18:41 Écrit par non mais sans blog dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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